mardi 5 mai 2009

Au bout de la branche


Y'avait comme un déséquilibre.
Des cases vides, au bout de la branche.

Je ne savais pas, nous ne savions rien. De l'autre côté, les racines polonaises faisaient flirter des consonances slaves avec le plus français des patronymes. Mais du côté paternel, la quatrième ramification de mon arbre généalogique sonnait creux, sonnait dur. Abandon. Assistance publique. Trouvée. Sur les marches d'une église peut-être. Elle ne savait pas.

Nous avons souvent extrapolé, à la recherche inconsciente de ses origines, qui étaient aussi les nôtres.

Son teint mat, ses yeux noirs, presque bridés, la tignasse crépue de sa jeunesse, dont j'ai directement héritée, nous faisaient voyager. En caravane...
Nous l'imaginions oubliée, peut-être, au moment d'un départ précipité. Transhumances, guitares, jazz manouche et feux de bois. Nous esquissions un tableau aux couleurs chaudes, théâtre supposé de ses premiers instants de vie, à notre chaleureuse aïeule.

Il y avait bien d'autres hypothèses, moins chatoyantes. Plus humides. Plus réalistes aussi.

La chaleureuse, enfant honteuse d'une fille mère de bonne famille, dont il faudrait effacer les traces, rapidement, pour ne rien compromettre. La vertu, le mariage, les bonnes convenances. La réputation. Un paquet de linges déposé, au hasard d'une porte, d'une cure d'un village du Beuvray. L'encombrante. Abandonnée. Dans la brume du mois de novembre 1930. Un tableau noir, théâtre moisi de ses premiers instants.

Elle n'a jamais cherché à savoir. Le jeu de pistes manquait d'indices et la tribu qu'elle se constituait à son tour, le travail à la ferme, semblaient prendre le pas sur l'histoire de ses origines. Elle n'en parlait pas d'ailleurs. A l'instar du paquet de linges, elle l'avait abandonné, son parcours originel.

Puis vint le renouvellement de sa carte d'identité, il y a 2 mois, 3 peut-être.

La procédure a changé. Elle doit récupérer son acte de naissance. A 78 ans repart à l'assaut d'une institution que l'on a depuis renommée. Puis renommée encore. Ce n'est plus l'assistance publique, ce n'est plus la DASS, c'est le conseil général qui gère dorénavant les dossiers, ma brave dame.

Et c'est ainsi, dans les tréfonds des archives institutionnelles, que l'on retrouva un extrait de son scénario. 78 ans plus tard, elle reçut le script dévoilant les bribes d'une existence qu'elle n'a jamais connue. Pas même imaginée.

Le nom d'une femme, tout au plus. Le nom d'une femme et dans son ventre, le pays d'origine. A ses côtés, une sœur, plus âgée me précise la chaleureuse, fébrile, au téléphone. Décédée, me précise encore, la malheureuse.

Un lieu de naissance, un contexte. Enfin. Une lettre manuscrite de la mère, précisant les motifs de l'abandon. Matériels. Il est question de moyens, de besoins, d'incapacité à assumer. 78 ans plus tard.

Et ces mots de la chaleureuse pour seule conclusion: " au moins, je ne suis pas née dans la rue".

Ni même dans une caravane. Je ne suis pas l'arrière petite-fille d'Esmeralda...
Mais il y a désormais un bourgeon, là-haut. Au bout de la branche.