Pour les chèvres, y'a l'option babouches odorantes: le décor est posé.
Marrakech, sa place Jemma el Fnaa, sa Koutoubia, ses souks, ses échoppes, ses palais, ses cigognes. Ses
hammams.
Des plus touristiques au plus traditionnel, notre choix est fait: voilà 5 jours que nous déambulons dans les ruelles étroites de la médina, que je reçois quotidiennement 10 demandes en mariage, le riad Zitoun est à nous...
Le retour à la grisaille lyonnaise ne se fera pas sans un bon décrassage dans un hammam traditionnel! Un vrai de vrai, séparant dès l'entrée les femmes des hommes. Un vrai de vrai et pour cause, le français y est à peine bredouillé. Mais en bonnes fouines de compèt' qui ne craignent rien, pas même
le ridicule sur un snakegliss, nous pénétrons dans l'antre de la féminité, porte gauche, enthousiasmées à l'idée de partager le rituel de ces femmes marocaines que nous croisons furtivement dans les rues, à l'abri d'un foulard ou chevauchant vaillamment leur scooter de fortune au milieu d'un trafic ubuesque.
Parce que c'est l'usage, nous avons, au préalable, pris soin de nous fournir d'une bonne cuillerée de savon noir et de poussière d'argile, en vue des gommages et autres masques dont nous espérons bénéficier ce soir là. Raaaaah, la détente, relax..., nous achetons chacune au passage un gant qui gratouille. Parées. On jubile.
Serviettes sur l'épaule, nous avons encore nos bottes aux pieds quand soudain, la Madame Sarfati locale nous mime le déshabillage de rigueur. En grandes habituées du Time's up, on a (presque) tout compris et nous nous exécutons. Cest dans cette immense entrée ,vide et froide, que nous nous débarrasserons alors de nos vêtements, pour nous retrouver, penaudes, dans nos maillots de bain, derniers refuges de notre intimité ( encore) préservée.
Emportant avec elle nos sacs et produits de beauté locaux, Mme Sarfati nous saisit énergiquement par la main, et nous fait traverser, au pas de course, un premier couloir, où les femmes, assises, nous regardent, amusées. Bêtes de foire. Mon super maillot 1 pièce ne semble pas faire l'unanimité...
En arrivant au coeur de la salle chaude, je ressens pour la première fois ce sentiment fort désagréable de ne pas être à ma place
du tout. Etrangère. Observée. Ridicule, aussi. Autour de nous, les corps dénudés des femmes et des enfants s'activent aux soins selon des habitudes bien huilées. Certaines déposent leur gant pour nous regarder, plantées telles deux grues, au milieu de ce joyeux rituel. Désemparées. Nos maillots de bain nous pèsent, peut-être moins cependant que l'immobilisme auquel nous sommes condamnées, abandonnées, sans nos gants ni savon noir, par Mme Sarfati. En face de nous, le sourire compatissant d'une jeune femme démêlant les cheveux de sa fille, nous réconforte. Elle nous fait signe de venir près d'elle, mais c'est sans compter sur les consignes strictes de Mme Sarfati qui nous a collées contre un mur.En attendant.
A cet instant précis, nous ne savons plus à quoi nous attendre, pour être franche, quand Mme Sarfati-mère nous flanque à chacune une poignée de mélasse gluante dans la main. Tu le voulais ton savon? Bah le voilà, tiens.
Et vas-y que je te savonne, ça glisse, je luis bientôt tel le poulet prêt à enfourner. Dociles, et puis quoi maintenant?
Vlan.
Un double ukiwasa plus tard, je me retrouve plaquée au sol, ventre à terre, le menton posé sur la cuisse de Mame Sarfati mère, ceinture noire de karaté. En face, la jeune femme se bidonne, et je vois passer au sol les résidus flottants de peaux mortes de nos voisines. J'ai tout juste le temps de penser, émue, à la mychose du feu de dieu que je vais me choper quand débute alors un virulent gommage, sous le regard de Camille que j'imagine déconcertée par cette promiscuité inattendue avec mes capitons. Pire encore, Mame Sarfati transforme en 2 ou 3 mouvements ce qui me reste de maillot de bain en string ficelle, pour mieux s'attaquer à mon imposant postérieur, que j'entretiens depuis 5 jours à coup de
msémens et autres cornes de gazelle. Je n'existe plus, ma fierté s'égrène en même temps que mes cellules mortes. Hop, demi-tour, on change de face, et je peux enfin croiser les yeux ahurris d'une Camille qui ne sait trop que son tour viendra bientôt.
Pour cause, la séance gommage est terminée et c'est recroquevillée contre le mur que je me remets de mes émotions, abassourdie, alors que Camille s'en remet aux soins énergiques de notre bourreau. Gérard Jugnot dans les Bronzés, voyez?
Le répit est de courte durée, quand sans prévenir, je me prends 10L de flotte huileuse dans la tronche: c'est massage time, ma bonne dame, et voilà la cousine qui débarque, m'imposant à nouveau de m'allonger à même le sol pour une séance de guiliguili surréaliste. Je me relève, lessivée, mais visiblement pas assez. Re-vlan, prends -toi 10L, ça fait pas de mal, je souffle, me relève les cheveux pour prévenir Camille du tsunami quand, re-vlan! Paie tes 10L, la gazille. Je n'arrive plus à respirer, parler m'est impossible, au risque de boire la tasse, saveur mélasse.
J'ai la tête d'un balai espagnol, Camille, solidaire, vient d'écoper d'un traitement similaire. Nos regards échangés posent la même question:
ayééé, c'est fini, dis? c'est fini, hein?!Tssss, les nanas, pour vous, c'est la totale, fallait pas tenter l'argile. Non, fallait pas! La cousine nous colle le mélange verdâtre sur le crâne, et nous secoue énergiquement. Pire que la séance collective de shampoing anti-poux en colo, quoi. Nous sommes tellement pitoyables que nous joignons nos rires à ceux de nos voisines, au spectacle ce soir.
Pour finir, on se reprend un raz-de-marée de flotte dans la salle d'à côté, la cousine tente une dernière fois de nous arracher nos bas de maillot auxquels nous nous accrochons telle la moule à son rocher.
Je vous épargnerai notre sortie glorieuse, la fierté au fond des bottines, le poil brillant et frisé, rentrant dar-dar au riad sous le flot des remarques des mecs dans la rue: "
hammam, hein?".
Bah naaan.
On avait piscine, tsss...
En tous cas, c'était...magique! Merci à tous pour cette chouette initiative, qui m'a vue renouer avec les efforts physiques...les vrais! (suis mourrue!)